Témoignages sur l’artiste-peintre : Tableau d’hommages pour Amadou sow

Il a rendu l’âme dans la nuit du samedi au dimanche, à 64 ans. Hier, lors de la levée du corps du peintre et sculpteur Amadou Sow à l’hôpital Principal, ses amis, frères, les artistes, sa famille et autres autorités lui ont rendu un vibrant hommage avant de l’accompagner à sa dernière demeure.

La morgue de l’hôpital Principal était à son comble hier. Chacun tenait à faire acte de présence pour présenter ses condoléances à la famille éplorée et saluer la mémoire du défunt. Mines tristes, chapelets à la main, les yeux rouges dissimulés sous des lunettes noires, quelques sanglots étouffés sous des mouchoirs, c’est dans cette ambiance que les membres de la famille ont reçu les condoléances des amis du peintre et sculpteur Amadou Sow.

Foulard sur la tête, Véronica, la femme de l’illustre peintre, était assise à côté de la fille du défunt, Mariama, et de son fils Zacharia. Ils partageaient ces moments funestes avec des personnes écoutant en sourdine quelques versets coraniques passés en boucle. «Mes condoléances.., mes condoléances…, mes condoléances…» Cha­cun prononçait à tour de rôle ces mots.
Le Professeur et critique d’art Maguèye Kassé, Alioune Diagne, le cinéaste Nicolas S. Cissé, l’artiste Joe Ouakam, Seyni Ndiaye, la responsable de la Galerie Kem­boury, l’ambassadrice d’Autri­che Mme Caroline Gudenus, le Pdg d’Eiffage Gérard Senac, Maoro Petroni, le directeur de la Biennale des arts, Rassoul Seydi, le ministre de la Culture et de la communication Mbagnick Ndiaye, Pr Penda Mbow, l’écrivain Cheikh Hamidou Kane et beaucoup d’artistes et hom­mes de culture étaient présents. Abondant tous dans le même sens et témoignant de la générosité du disparu.

Hommage lors de la Biennale 2016
Connu pour ses coups de pinceau magique, Amadou Sow a ainsi été sollicité en 1992, pour confectionner le logo de la première Biennale des arts contemporains de Dakar (Dak’Art). Pour cela, le ministre de la Culture et de la communication a décidé de lui rendre un grand hommage pour la prochaine Biennale des arts, prévue du 3 mai au 2 juin 2016. Et Mbagnick Ndiaye de déclarer : «Amadou Sow est un ambassadeur de la culture sénégalaise. La diversité humaine prouve que Amadou était, tout comme Alioune Sène et Ibra Déguène Kâ, un grand ambassadeur. Il a représenté la culture sénégalaise à travers le monde. J’ai connu Amadou il y a moins de 10 jours. Samedi dernier, les agents du ministère de la Culture et de la communication se sont retrouvés au Lac Rose, invités par Amadou. Le ministère avait décidé d’honorer Amadou lors de la prochaine Biennale des arts. Aussi, des agents du département s’étaient-ils déplacés pour discuter avec lui de l’organisation de cet hommage.»
Pour le ministre, l’image du peintre Amadou Sow sera à tout jamais gravée dans la mémoire du Dak’art. «Tant que la Biennale de Dakar sera biennale, Amadou sera présent dans cette grande manifestation à travers ce logo. Aujourd’hui il s’en va, que Dieu l’accueille dans son Paradis. Nous ferons en sorte que les jeunes générations qui n’ont pas connu Amadou puissent le connaître à travers les hommages que nous allons lui rendre durant la Biennale.»

Témoignages… Témoignages… Témoignages

Pr Maguèye Kassé : «Il était un liant et un lien, une passerelle et un passeur»
«Il y a à peu près 15 jours, certains d’entre nous étaient présents au Lac Rose sur invitation de Amadou Sow. C’est comme si, de façon prémonitoire, il nous rassemblait tous pour qu’on lui dise de son vivant ce que l’on pensait de lui. Nous avons surtout parlé ce jour de sa générosité. Amadou Sow était un liant et un lien, une passerelle et un passeur. Passeur de cultures et passeur des valeurs qui sont le socle de notre Nation, comme le soulignait, à l’occasion de la fête nationale d’Autriche, l’ambassadrice de ce pays.
Amadou, je l’ai connu en 1976 à l’Université de Viennes alors que j’étais encore doctorant. C’était un grand homme plein de talents et de dons. Nous savons qu’il a laissé des œuvres pérennes, même si certaines restent encore inexplorées. Nous nous souviendrons de lui à chaque fois que la Biennale se tiendra à travers son logo.»

Nicolas Sawalo Cissé, réalisateur : «Amadou a laissé un legs immense à la Nation sénégalaise»
«Cet homme si humblement couché était notre ami. Nous avons tous un chagrin d’avoir perdu un ami, mais aussi la fierté d’avoir connu un homme si généreux. Nous ne pouvons que nous soumettre à la décision divine. Mais il aura laissé un legs immense à la Nation sénégalaise : celle du savoir. Aujourd’hui, c’est Léopold Sédar Senghor qui est debout pour l’accueillir. Quand il a fallu envoyer de jeunes étudiants sénégalais dans un petit pays, un territoire aussi riche en culture, l’Autriche, il a fait son choix sur Amadou Sow et d’autres pour pouvoir porter la parole de la Nation sénégalaise, la culture sénégalaise, aussi gigantesque que celle autrichienne. Que cet homme qui était l’élégance Hal pular même puisse être présent dans les générations futures !»

Cheikh Hamidou Kane, écrivain : «Amadou Sow était un militant de la culture de l’oralité»
«Amadou Sow est un Foutanké (Ndlr : originaire du Fouta) et Macinanké (Ndlr : ventant du Macina). Cette culture souffre d’un handicap. Il appartient à une culture de l’Afrique noire qui, du fait de l’oralité, n’est pas connue comme elle devrait l’être. Je comprends bien que Senghor ait pensé envoyer l’artiste Amadou Sow dans un haut lieu de la culture universelle (Ndlr : l’Autriche) pour y porter le témoignage et l’existence d’une culture orale et ses valeurs. Amadou était un militant de cette culture orale. Il l’a défendue et illustrée par la peinture, la sculpture et les signes. Il a porté témoignage de cette culture orale dans un monde qui, de plus en plus, est porté à rendre raison à l’Afrique. Il a identifié les valeurs dont ce continent est porteur, pas seulement des valeurs naturelles, énergétiques, mais aussi culturelles. Je porte ce témoignage, du fait qu’il a milité pour la Biennale des arts. Que Dieu l’accueille dans son Paradis !»

Penda Mbow, représentante personnelle du chef de l’Etat auprès de l’Oif : «Cet homme mérite d’être dans tous les panthéons»
«La communauté de la culture est encore plongée dans la tristesse. Voilà que Amadou nous quitte. Un homme fait de finesse, de raffinement, de générosité s’en est allé. Amadou était un grand monsieur avec un pinceau extraordinaire. Rien qu’à voir la manière dont il agençait ses œuvres valait le déplacement. Amadou était plus qu’un pont entre différentes cultures. Il était une synthèse et avait l’art dans le sang lorsqu’il évoquait comment Senghor l’avait choisi parmi tant d’autres pour l’envoyer en Autriche. Il est parti, mais reste immortel. Il a produit des œuvres de valeur, de qualité dont j’ai le bonheur d’en avoir quelques-unes.
J’ai une relation quasi charnelle avec les œuvres de Amadou. A 64 ans, il est mort jeune, mais a beaucoup fait dans sa vie. Nous avons perdu un grand homme. Nous devrions maintenir très haut la flamme de Amadou. Cet homme mérite d’être dans tous les panthéons et toutes les grandes galeries du monde. Il en a le talent, la générosité et la vertu. Que Dieu l’accueille dans le paradis des artistes !»

Mme Caroline Gudenus, ambassadrice d’Autriche au Sénégal : «Un pont vivant entre l’Autriche et le Sénégal»
«Je suis ici comme son ambassadrice, comme il m’appelait. J’ai connu Amadou Sow il n’y a même pas un an à Viennes. Mais il est devenu un ami dans le peu de temps que nous nous sommes connus. Il m’a introduite au Sénégal, m’a invitée au Lac Rose, m’a fait découvrir l’île de Gorée. C’était un homme très charmant et généreux. Nous avons eu la chance d’exposer ses peintures pendant la fête nationale d’Autriche, il y a un mois (Ndlr : à la résidence de l’ambassade d’Autriche). L’exposi­tion était intitulée : Lumière et écriture. C’est ce qui me reste de ce grand peintre. C’est la lumière qu’il a portée avec lui, l’écriture et la sagesse avec laquelle il se comportait. Je suis forte dans la foi que maintenant il est allé dans cette lumière et cette sagesse. Même s’il a fait de l’Autriche sa nouvelle patrie, il était bien enraciné dans la culture sénégalaise, du Mali et de l’Afrique de l’Ouest. Il est un pont vivant entre l’Autriche et le Sénégal. Reposez en paix Ama­dou !»

Makha Sow, frère du défunt : «Il avait voulu faire de moi un peintre»
«C’est l’arme à laquelle je m’étais adossé qui est tombée. Cet homme était très humble, il a vécu son art. Il a toujours pensé qu’il ne pouvait pas vivre en se servant de son art. Un jour, il m’a dit : «Je ne veux pas d’immeubles ni de luxe. Ce que je ressens au tréfonds de moi, c’est mon art. C’est ce qui me fait.» Enfant, je l’ai vu faire des pinceaux avec des brins d’allumette. Reproduire des rôles de bandes dessinées. Il avait l’art dans le sang, au point qu’il le préféra à ses études. Il avait fait de la peinture, de la sculpture et de la photographie. Il avait même voulu faire de moi un artiste. Cet homme était d’une bonté déconcertante et n’avait pas des copains, mais des amis. C’était quelqu’un de très attachant.»

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