Rappel historique : 1919, Mission Blaise Diagne ou le recrutement de tirailleurs sur fond de mensonges

goréen célébre Histoire

Ouagadougou, 16 mai 1918. Annoncé depuis des semaines, le rutilant convoi de la mission Blaise Diagne quitte le royaume Mossi pour franchir la boucle du Niger. Il s’agit maintenant de terminer un recrutement déjà couronné de succès. Le commissaire de la République est à la hauteur des attentes de Georges Clemenceau. Le Tigre avait raison : le député sénégalais est un homme nouveau. Capable de rassurer tous les jeunes Africains, du paysan à l’intellectuel en passant par le chef, du bien-fondé de leur engagement. Mais que vient offrir Blaise Diagne à ses frères à qui il promet de nouveaux droits ?
Parti depuis le mois de février de Dakar, où il avait été accueilli en grande pompe au son de 15 coups de canon (voir chapitre 1), Blaise Diagne a depuis rayonné en direction de Conakry (voir chapitre 2) puis Ouagadougou (voir chapitre 3) à partir de Bamako où il a établi son quartier général. En chemin de fer, par bateau ou en automobile, il a accepté une mission aussi dangereuse que risquée sur un territoire traumatisé par la répression des révoltes et par l’hécatombe des troupes coloniales sur le front.

Conscient qu’il faut changer de méthode, George Clemenceau a donné des moyens exceptionnels, tant économiques que sociaux et logistiques, au représentant de la République. L’urgence pour le président du Conseil, c’est d’en finir avec la Grande Guerre. Il a besoin de 200 000 hommes et en attend 50 000 en ce qui concerne l’Afrique française (équatoriale et occidentale). N’en déplaise au lobby colonial, la main d’œuvre bon marché doit s’engager. La République en appelle aux tirailleurs !

Extrait du diaire des Pères blancs, dans lesquels sont relatés les événements au jour le jour.

Toma. (Village entre Ouahigouya et Dédougou)
7 mai 1918.

« Les chefs de canton sont convoqués à Dédougou. Le commissaire de la République, le député Diagne, doit y passer dimanche, et donner ses instructions concernant le nouveau recrutement de tirailleurs. Les chefs vont revenir fixés sur le chiffre de recrues qu’ils auront à lever. Ce n’est pas sans appréhension que nous attendons cette opération, qui ne manquera sans doute pas de soulever une grosse émotion dans le pays. »

16 mai 1918. « Rencontré à Biba, un garde-cercle qui préparait le village pour le passage de la fameuse mission. Les gens sont dûment éclairés sur les trois devoirs qui leur incombent en cette grave circonstance :
1° – mettre sur la route des canaris pleins d’eau.
2° – faire du tam-tam et danser.
3° – ne pas montrer des figures renfrognées : il faut avoir le sourire ! »

25 mai 1918. « Issa, le chef de canton, rentre de Dédougou où il a entendu toute sorte de boniments et même vu un cinéma. Conclusion : 122 tirailleurs à fournir, par conséquent 244 jeunes gens à présenter à la commission. Il doit simplement rendre compte des résistances qu’il rencontrerait et ne pas employer la contrainte. »

Le convoi de la mission Blaise Diagne poursuit son périple dans la boucle du Niger. Après Ouagadougou, Yako et Ouahigouya, de nombreuses palabres sont organisées dans les localités de Dédougou, Koutiala, San, puis Djenné dans l’actuel Mali, Bandiagara, Mopti, Kouakourou, Sansanding, Ségou et Koulikoro. Le 6 juin 1918, la campagne de propagande pour le recrutement se termine et c’est le retour au quartier général de Bamako, avant de rejoindre Dakar, puis Paris où Blaise Diagne rentre en vainqueur.

Le terrain a été admirablement préparé par ses fidèles lieutenants, Galandou Diouf et Abd el kader Mademba. Le Sénégalais et le Malien en imposent en uniforme, casque colonial et médailles. Ils incarnent une nouvelle génération d’Africains éduqués, élevés au rang d’officier, à égalité avec les soldats français. Auréolés de la gloire du champ de bataille, ils sont les prophètes qui annoncent la venue du messie : son nom est Blaise Diagne. Un Sénégalais de Gorée, donc un citoyen français, premier député africain de l’histoire à siéger à l’Assemblée à Paris, en tête d’un cortège de Blancs, parmi lesquels Louis Blacher et Terrasson de Fougères, deux administrateurs coloniaux, et un publiciste connu pour sa haine des Allemands, Pierre-Alype. Mais c’est Diagne qui commande.

« La voix de l’Afrique » est un orateur d’exception, il est connu pour avoir dénoncé « le boucher » Mangin, l’initiateur de la « Force noire », dont les tirailleurs se sont faits massacrer le 16 avril 1917 à Laon, au Chemin des dames. Lors des palabres, Diagne discourt avec dignité devant la foule rassemblée, il annonce des uniformes pour les recrues, avec 200 francs de prime à la clé, dont la moitié payable à l’incorporation, mais aussi des dégrèvements fiscaux pour les familles, ainsi que des allocations mensuelles de 15 francs.

Clemenceau a doté son commissaire de la République de 800 000 francs pour dédommagements aux recruteurs et aux chefs. Blaise Diagne peut ainsi les honorer en leur distribuant des médailles et rétribuer leur précieuse contribution. Une politique de compensation morale et financière qui vient compléter les promesses énoncées par le député Diagne d’un avenir meilleur pour les indigènes.

Ce qui fait la « bonne » fortune d’Issa, chef de canton, comme on peut le lire dans le diaire des Pères blancs de Toma, près de Dédougou.

18 juin 1918. « Départ des recrues pour Kassan. Les choses se sont passées jusqu’ici sans difficulté, grâce sans doute à l’influence du chef de canton. Il n’en va pas de même chez les Gwanan. Le chef de Yéguéré, ayant insisté d’une façon que ses administrés ont jugée excessive ; ceux-ci lui ont lancé des flèches. Et le résident a jugé la chose assez grave pour aller lui-même en rendre compte au chef-lieu. »

8 juillet. « Issa revient de Kassan, où il était depuis 17 jours. Son recrutement était terminé depuis longtemps. Mais comme c’est à peu près le seul chef San qui ait quelque autorité, l’administration a eu recours a lui, pour faire marcher les cantons voisins. Quant aux villages réfractaires, il semble que l’on soit décidé à les laisser en paix. C’est une méthode absolument sûre pour ne pas avoir pas de troubles. »

26 juillet. « Pour en finir avec l’histoire du recrutement, notons ici une anecdote savoureuse autant qu’édifiante. Le gouverneur Périquet avait promis aux chefs de cantons une prime de 50 francs par recrue. Cela aurait fait à Issa la somme de 6 000 francs.

Plus tard, lors de son dernier voyage à Kassan, l’administrateur l’invita à aller toucher à Dédougou la fameuse prime qui n’était plus que de 2 000 francs. Enfin, aujourd’hui, il rentre du chef-lieu, où finalement il a touché 1 000 francs. »

4 septembre. « Nouveau voyage du chef de canton au chef-lieu. C’est surtout pour la question des déserteurs qu’il est convoqué. 150 des dernières recrues ont, en effet, pris la brousse, et sur le nombre, 5 appartiennent au canton de Toma. Les villages auxquels ils appartiennent auront à payer 250 francs par déserteur et à fournir un remplaçant. »

7 octobre. « Le gouvernement de la colonie est satisfait de la manière dont Issa administre son canton et particulièrement de la façon intelligente dont il a mené les opérations du recrutement. Aussi, on lui alloue une somme de 400 francs plus une gratification mensuelle de 50 francs. »

Autour du 20 mai 1918, Blaise Diagne et sa suite atteignent la cité de Djenné, annoncée par les trois minarets de sa Grande Mosquée. Conçue par le chef de la corporation des maçons bozos, Ismaïla Traoré, sa reconstruction s’est achevée une dizaine d’années plus tôt en lieu et place de première mosquée construite par le roi Komboro en 1280. Le plus imposant édifice de terre crue au monde culmine à 20 mètres. Un joyau de l’architecture soudano-sahélienne réalisé entre 1906 et 1907 sous l’autorité coloniale du gouverneur William Ponty à la demande du marabout Almany Sonfo.

Fidèle à sa méthode, Diagne accorde tout autant d‘importance aux dignitaires musulmans qu’aux chefs coutumiers. Le commissaire de la République cultive de longue date des relations privilégiées avec les grands personnages de l’islam, comme les plus hauts dirigeants mourides au Sénégal, dont le fondateur de la confrérie, Cheikh Amadou Bamba. C’est ainsi qu’il vient saluer les grands marabouts de la ville pieuse du Mali, où des milliers de jeunes sont formés à la lecture du Coran. Blaise Diagne a besoin de leur soutien pour que les talibés puissent rejoindre les rangs de l’armée française.

Le succès des négociations avec les autorités musulmanes est mis en scène à travers ces images époustouflantes de la propagande coloniale orchestrée par la mission Diagne. Les drapeaux français sont hissés pour l’occasion sur les tours de la mosquée de Djenné.

Après Djenné, Bandiagara et Mopti, Blaise Diagne et sa suite rejoignent Sansanding où ils sont reçus par le fama, qui n’est autre que le père de Abd el Kader Mademba, dont les nombreuses missions de repérage et de préparation politique du terrain ont contribué à sécuriser et garantir la réussite d’un recrutement massif. L’alliance et la relation de confiance entre le plus haut représentant de la France et le fama du Royaume de Sansanding sont immortalisées par le photographe de la mission dont nom reste à ce jour inconnu.

21 mai 1918. « Depuis quelques jours la conscription bat son plein dans notre région de Ségou. Notre petit village de St Joseph auquel on a demandé un homme en a donné six. »

28 mai. « Le père Buchault dans ses visites dans les villages est pressé de questions par les indigènes relativement aux engagements (bien volontaires ceux-là) du village St Joseph. Les indigènes admirent d’une façon singulière que nos jeunes gens avaient signé tout à fait volontairement et non par force. Ils rient au nez quand on leur fait remarquer que ceux qui sont partis récemment sont bien des engagés volontaires. »

1er juin. « Arrivée à Ségou de la mission Blaise Diagne, commissaire de la République pour le recrutement dans l’AOF. Le nouveau gouverneur, M. Brunet, accompagne la mission qui vient du Mossi. Le P. Supérieur se rend à la réception officielle. »

2 juin. Départ de la mission Diagne.

« La colonne coloniale rejoint son QG à Bamako le 6 juin 1918, six mois après s’y être installée. Dakar sera le point de départ de Blaise Diagne et des nouveaux contingents de tirailleurs constitués lors de sa mission à travers l’AOF. »

Embarquement des automobiles à Koulikoro pour Bamako

Le recrutement de 1918 mené par Blaise Diagne est donc un succès sans précédent, avec une proportion d’engagement (bien) volontaire jamais atteint. Plus de 470 chefs et « fils de chefs » ont montré l’exemple selon la liste établie par Marc Michel dans son livre publié aux éditions Karthala Les Africains et la Grande Guerre – L’appel à l’Afrique. L’historien pionnier a livré les chiffres : 63 000 hommes en AOF et 14 000 en AEF.

Georges Clemenceau avait exigé 50 000 tirailleurs, ils seront 77 000. Le président du Conseil se félicite d’avoir choisi le premier député africain pour effectuer cette mission de la dernière chance, contre l’avis de Mangin, des gouverneurs et du lobby colonial. À son retour à Paris, Blaise Diagne triomphe, il est nommé commissaire des Troupes noires.

Quel est le bénéfice de l’opération pour les Africains dont la fameuse phrase de Diagne résonne encore aux oreilles :

En versant le même sang, vous gagnerez les mêmes droits.

Ils ont effectivement répondu à l’appel et se sont sacrifiés pour la victoire finale de la France.

Pour quelle récompense en retour ?

La citoyenneté ? Très peu en ont bénéficié, alors que Blaise Diagne leur avait assuré que les médaillés de la Croix de guerre et de la Médaille militaire l’obtiendraient. Pourtant, le combat pour l’assimilation du député sénégalais est sincère, mais elle s’arrêtera au service militaire obligatoire… jamais appliqué dans les colonies françaises.

Notre enquête nous a permis en revanche de constater la place unique de Blaise Diagne dans les mémoires. L’homme est devenu une légende dont les balafongistes chantaient les louanges. Car après la Première Guerre mondiale, rien ne sera plus jamais comme avant. Bien que ceux qui rentrent vivants du front n’aient obtenu que très rarement la citoyenneté, ils incarnent un avenir meilleur.

Aussi brutale soit-elle, la République coloniale reconnaît la puissance de « la voix de l’Afrique » à Paris. Blaise Diagne devient le premier intermédiaire entre la France et les représentants du pouvoir coutumier et religieux en Afrique, nécessaires à la pacification et au contrôle des territoires.

Ainsi la France ne paiera jamais sa dette de sang aux tirailleurs africains, mais elle devra se résoudre à négocier avec une nouvelle génération issue de la guerre, qui entend traiter d’égal à égal avec les Français.

Source: www.senenews.com