La place de la Sénégambie et de Gorée dans la traite atlantique française du XVIIIe siècle

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Nous partageons avec vous une étude intitulée "La place de la Sénégambie et de Gorée dans la traite atlantique française du XVIIIe siècle",  écrit par Charles BECKER, historien et anthropologue français et parue au Laboratoire de Démographie Historique de Dakar. Dakar, avril 1997.

Source du documenthorizon.documentation.ird.fr

Introduction

Devant les recherches - souvent méticuleuses mais aussi marquées par des idéologies plus ou moins clairement exprimées - qui ont été entreprises depuis un quart de siècle, nous affirmons d'abord qu'il y a quelque chose de dérisoire à vouloir démontrer de manière définitive la véracité de chiffres relatifs à la traite atlantique - anglaise, française, portugaise - des esclaves, tant la tragédie qu'on veut quantifier est indicible.

Quels chiffres diront tous les drames personnels, familiaux, sociaux vécus lors des épisodes de cette "migration forcée", depuis la capture jusqu'à l'esclavage au-delà de l'Océan? La recherche des chiffres définitifs de la traite atlantique est donc un objectif presque dérisoire face à cette tragédie vécue par les victimes de ce commerce des hommes. Comme le dit P. Manning, et avant tout: « slavery was a sacrifice of Africans for the transformation of a wider world, and slavery was a tragedy for the people of Africa ».

Une fréquentation des sources relatives à une partie de cette traite - la traite française du XVIIIèrre siècle que je vais évoquer ici - rend le chercheur très modeste: les sources n'ont pas été également explorées et les données collectées restent insatisfaisantes. Elles ne laissent pas la possibilité de conclure de manière définitive sur de nombreux problèmes. Dans une étude publiée en 1985 sur l'ensemble de la traite française du XVIII e siècle, nous avons proposé des arguments sérieux et massifs pour suggérer une révision à la hausse des chiffres français, mais qui n'ont pas été relevés. L'étude de la traite doit être envisagée d'une manière globale.

Sans doute les études sont spécifiques selon qu'on s'intéresse surtout aux aspects économiques, démographiques, sociaux, selon qu'on considère une des étapes du trafic négrier ou selon qu'on centre l'attention sur un des espaces concernés par la traite (les pays européens et leurs villes portuaires; les comptoirs, les pays de la côte ou de l'intérieur de l'Afrique; les navires lors de la traversée; les lieux de destination). Cependant, les études récentes les plus suggestives sur la traite - on pense à celles de Paul Lovejoy, de Joseph Inikori et de Patrick Manning, et surtout à celle de Joseph Miller, Way ofDeath - ont montré qu'une perspective globale est la plus riche, et qu'un intérêt pour la totalité du processus permet une appréciation plus exacte sur le drame de la traite atlantique.

La réouverture du dossier de la traite atlantique s'est opérée presque simultanément dans les pays africains, anglophones et en France, après les indépendances. On connaît le rôle précurseur de la synthèse de Philip Curtin, The Atlantic Slave Trade. A Census, parue en 1969, qui s'appuye sur les documents statistiques connus et publiés - en particulier ceux de Gaston-Martin et de Rinchon pour la traite française.

Ce travail a suscité des critiques justifiées, mais aussi de nombreuses recherches complémentaires, multiformes, avec la reprise du dossier des chiffres de la traite, grâce à des recherches dans les archives dont les principales sont celles de Mettas et de Daget pour la traite française et de Miller, Stein, Inikori, Eltis, Geggus et Richardson pour l'anglaise. Les études en langue anglaise sont nombreuses et sont récapitulées par Lovejoy et Manning.

Mais la plupart des travaux publiés proposent désormais une vision plus complète du phénomène de la traite atlantique, en envisageant la question de la traite atlantique comme celle de la ponction démographique mais aussi des transfornations socio-économiques profondes en Afrique et aux Amériques. L'ensemble de l'œuvre de Gaston-Martin a eu une influence réelle sur ces travaux dans la mesure où il avait souligné la nécessité d'une approche globale de la traite atlantique, de son organisation et de ses conséquences dans les trois principaux continents concernés. L. Pour les historiens français, la considération pour ce précurseur a été réelle, mais les orientations prises par les recherches ont privilégié surtout le commerce même. Des travaux extrêmement minutieux ont été réalisés pour rassembler toute la documentation archivistique  disponible en France, dans les villes portuaires mais aussi à Paris, et l'on connaît beaucoup mieux, grâce aux Répertoires de Jean Mettas et de Serge Daget, les rythmes de la traite et les caractéristiques du commerce négrier français.

De même les études de François Renault ont Introduction Gorée repris la question de la traite transsaharienne et orientale, ainsi que celle de la libération des captifs au XIXème siècle. Au Colloque International sur la Traite des Noirs, tenu à Nantes en 1985, beaucoup de ces travaux anglophones et français sur la traite atlantique et la traite française en particulier ont été présentés. On constate dans le grand recueil, puis dans l'ouvrage synthétique publiés par Serge Daget en 1988 et 1990, la diversité des thématiques nouvelles qui ont été ouvertes au cours des deux dernières décennies et ont permis de faire progresser la connaissance du trafic négrier.

Cependant, chez les historiens français, la question de l'impact de la traite sur l'évolution des sociétés africaines reste encore assez secondaire. Le travail de collecte des sources sur ces questions demeure encore très en retrait par rapport à celui qui a été effectué pour clarifier la question des chiffres de cette traite et pour apprécier le rôle de ce commerce dans les économies européennes et américaines. On peut sentir là un héritage de Gaston Martin qui n'a pas trouvé dans la documentation nantaise les éléments nécessaires pour évoquer de manière approfondie les modalités et les conséquences de la traite en Afrique, et qui ne traite donc que très rapidement de ces sujets.

Et il reste de ce fait à espérer qu'un historien de langue française palliera cette lacune, et entreprendra un travail aussi complet que celui de Joseph Miller (1988) sur le capitalisme marchand et la traite angolaise de 1730 à 1830. En effet, il convient de citer et de renvoyer à ce livre majeur qui explore les relations complexes entre les économies séparées des trois continents. Joseph Miller y souligne en conclusion, de manière très vigoureuse, que l'histoire de la traite retrace un "chemin de la mort" à travers ses aspects économiques et politiques, et renvoie d'abord à l'expérience de souffrance et de mort vécue par les esclaves eux-mêmes.

Il est donc nécessaire d'envisager la traite atlantique comme un fait social et économique beaucoup plus large que des "migrations forcées" ou un "commerce triangulaire", voire de simples échanges économiques. Sans doute les auteurs des travaux récents ont suggéré des voies nouvelles, apporté des éclairages originaux sur un trafic qui gardera toujours de larges pans d'ombres, mais ils ont imposé surtout la nécessité de recherches inédites dans les sociétés touchées par la traite, qui contribueront à sortir de l'oubli et de l'ombre un passé qui a signifié la souffrance et la mort pour tant d'hommes, de femmes et d'enfants de l'Afrique.

À partir de ces considérations générales, nous abordons le thème de cet exposé: la place de la Sénégambie, de Saint-Louis, de Gorée et des comptoirs de la Gambie dans la traite du XVIIIe siècle.

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Pour information Charles Becker est chercheur CNRS