Chevalier de Boufflers

Histoire

A la mi-janvier 1786, une frégate jette l’ancre au large de Saint-Louis du Sénégal. Comme il arrive souvent à cette époque de l’année, la barre ne permet pas aux vaisseaux de gagner l’embouchure du fleuve et le nouveau gouverneur qui vient prendre ses fonctions est obligé de franchir l’obstacle en pirogue, ce qui l’oblige à laisser ses vêtements dans sa cabine et à se présenter dégoulinant d’eau devant ses administrés.

C’est donc en piteux état que le chevalier de Boufflers met le pied sur la terre ferme. L’îlot de Ndar, baptisé par les Français Saint-Louis en 1659, en hommage au roi de France, est depuis son origine un lieu stratégique du commerce européen. Anglais et Français se sont disputés le comptoir qui leur permet de surveiller le trafic des esclaves à l’embouchure du fleuve, et la France n’a pu y reprendre pied qu’en 1763, après le traité de Paris signant la fin de la guerre de sept ans. Depuis, plusieurs gouverneurs s’y sont succédé et Stanislas de Boufflers prend la suite de Repentigny avec l’intention de créer dans ce lieu une colonie qui permette l’exportation de produits exotiques et l’enrichissement des connaissances scientifiques et géographiques.Boufflers--Stanislas-de.jpg
Dans une lettre au maréchal de Beauvau, son oncle, datée du mois de mars, il donne des nouvelles de son arrivée : « Tout est à faire dans ce pays, et même à défaire ; jamais la tâche et les moyens n’ont été aussi disproportionnés ». Les fortifications sont croulantes, les casernes sont délabrées, les toitures de l’hôpital sont en piteux état, et la maison du gouverneur ressemble à la plus pauvre des masures. Le pire est à venir : l’eau va manquer. Le nouveau gouverneur est découragé.
Il part chercher la gloire au Sénégal

Pourquoi donc ce mondain, fils d’une grande famille de Lorraine, dont la mère a vécu à la cour de Lunéville comme favorite du roi Stanislas Leszczynski, beau-père du roi Louis XV, est-il venu s’enterrer dans cette région lointaine ? On le dit bel esprit, on cite ses poèmes, ses bons mots, son goût des femmes et sa légèreté. Destiné à la prêtrise, il a dû y renoncer après avoir publié en 1767 un petit conte libertin intitulé Aline, reine de Golconde, et son parcours parmi les grands de son monde l’a conduit, pour des raisons financières, à accepter le titre de chevalier de l’ordre de Malte, statut à mi-chemin entre la vie laïque et la vie religieuse où le célibat s’impose. C’est ainsi qu’amoureux de la comtesse de Sabran, il n’a pu l’épouser. Sa venue au Sénégal a pour objet d’améliorer ses finances et de lui apporter une gloire qu’il a toujours recherchée afin de faire oublier à la femme de sa vie sa pauvreté et ses quarante-huit ans de vie désordonnée. « Ma gloire, si j’en acquiers jamais, sera ma dot et ma parure », lui a-t-il écrit avant son départ.
Stanislas, qui se donne un certain mal pour mener à bien sa tâche et améliorer la vie quotidienne de son entourage, n’apprécie pas la vie à Saint-Louis. Circulant dans le pays, il découvre un lieu qui lui paraît plus plaisant : l’île de Gorée « où les vaisseaux du roi peuvent en tout temps rester à l’abri ». Trois mois après son arrivée, il obtient l’autorisation d’y transférer son gouvernement. « Je trouve ici un séjour délicieux », écrit-il à Mme de Sabran et, pour fêter son installation dans l’île, il donne une réception où doivent se retrouver les notabilités de la région.
Arrêtons-nous un instant sur le Gorée de l’époque avec la vision qu’en avait le nouveau gouverneur. La défense de l’anse en est assurée par la batterie royale qui, après avoir été démantelée par les Anglais, vient d’être restaurée. Quelques belles maisons attirent le regard : celle, bâtie en 1771 par Victoria Albis (aujourd’hui devenu musée de la femme), celle construite en 1782 par Mme Jouga (actuel presbytère), la maison en construction des descendants de Jean Pépin, chirurgien de la marine et l’esclavagerie qui la côtoie, et la maison du gouvernement où va loger le chevalier durant son séjour à Gorée. C’est dans ce lieu que se déroule le bal.
Superbes et voluptueuses signares

Stanislas de Boufflers qui a toujours aimé les plaisirs et les fêtes est un homme heureux. Les hommes conviés à sa réception sont accompagnés de femmes superbes dont la beauté et l’élégance ne dépareraient pas la cour de Versailles. Nombre d’entre elles sont nées du mariage « à la mode du pays » des Européens avec des femmes de la région ; leur peau ambrée, leur port de tête, leurs bijoux d’or et leurs vêtements de taffetas et de mousseline, leur donnent grande allure. Ne les appelle-t-on pas d’ailleurs des « signares », des « dames » en portugais. On chuchote qu’elles ont un penchant pour l’amour et la volupté, et le chevalier se dit qu’après tout ce séjour hors de France risque d’avoir quelques attraits.
La nuit du bal, éclairée par de nombreux flambeaux, est douce, les chants des griots s’élèvent pour vanter le nouveau gouverneur et ses hôtes, et l’atmosphère devient joyeuse lorsque les rires et les danses des femmes donnent à la fête une allure de liberté. On présente au gouverneur Cathy Louet, Louison Lambert, Marguerite Aussenac, Charlotte Despré et la signare Anna Pépin venue avec son mari Jean Dupuy. Durant toute la soirée Stanislas de Boufflers regarde avec fascination la belle Anna, tandis que des femmes de Gorée font onduler leurs corps et effectuent devant eux des danses suggestives. « Elles s’avançaient vers moi en roulant les yeux, tordant les bras, faisant mille petits mouvements, que ma chaste plume n’ose pas vous rendre, écrit-il à son oncle le maréchal de Beauvau. Je n’ai pas compris ce qu’elles chantaient, mais il était difficile de se méprendre à la signification de leur danse », ajoute le chevalier dont la réputation de connaisseur du beau sexe n’est pas à faire.
Une des danseuses, qui vient de mettre au monde un enfant, lui demande la permission de lui donner son nom et le neveu précise qu’ainsi il « a eu un lot sans avoir mis à la loterie ». L’exemple de cette fausse paternité sera suivi et ainsi naîtra la légende des « petits Boufflers » qui furent nombreux dans le Sénégal de l’époque.
Le bal aura des suites. Anna Pépin devient vite la femme désirable et désirée, la beauté qui rend le séjour africain agréable et qui fait oublier pour un temps l’Europe et ses attaches. Mme de Sabran peut s’inquiéter, son cher chevalier ne lui écrit plus. Il a découvert un univers où les plaisirs ont un parfum épicé. Lui qui rimait dans sa jeunesse des poèmes pleins de gaillardises est comblé.
Cela ressemble à une histoire d’amour…

La liaison du gouverneur et de la signare a souvent été niée par les historiens, à une époque de préjugés et de méconnaissance des réalités africaines. Elle n’est cependant que logique. Un amateur de femmes, seul dans un pays qui lui est étranger, ne peut que se réjouir de trouver une beauté locale pour l’aider à vivre. Mais Anna Pépin n’est pas seulement belle, c’est aussi une femme de tête. Fille de Jean Pépin, chirurgien-major de l’île et de la quarteronne Catherine Baudet, elle est célèbre, non seulement par sa prestance et sa fortune, mais aussi par son caractère et son intelligence. Si elle a quitté provisoirement son époux pour rejoindre le gouverneur de l’île – ce qu’elle fait, à la nuit tombée, accompagnée de porteurs de flambeaux, de musiciens et de rappailliers chargés de ses bijoux, – ce n’est pas seulement par intérêt financier. L’homme est attachant, il sait parler aux femmes et leur composer des poèmes, et l’on peut supposer qu’entre eux est née ce qui ressemble à une histoire d’amour, provisoire certes mais d’autant plus attrayante que l’un et l’autre en connaissent l’issue.
Pour le gouverneur, la présence à ses côtés d’Anna Pépin est aussi d’une grande utilité. Habituée aux coutumes et aux mentalités du pays, la signare lui ouvre les portes d’un monde dont il ignore les usages et lui évite les pièges de l’incompréhension. Grace à elle, il rencontre les notables de la région et découvre cette société métissée où les Européens, arrivés sur cette terre lointaine sans leurs épouses, ont fait souche avant de retrouver leur terre natale.
Le frivole chevalier, qui se comporte alors en envoyé du roi de France, s’efforçe avec honnêteté de remplir sa mission durant les deux années de sa gouvernance ; il entretient des relations amicales avec le Damel du Cayor et les chefs maures, et tente de remédier aux carences qu’il trouve dans ce pays pauvre et mal administré.
Y eut-il entre Stanislas et la signare un « mariage à la mode du pays » ? On l’a dit. Ce qui est certain c’est que le gouverneur a fait construire pour sa belle, au centre de l’île, deux demeures en briques (aujourd’hui disparues) témoignages d’un attachement réel et, sans doute, de liens plus concrets.
Le 20 novembre 1787, Boufflers fait ses adieux à sa signare aimée et à cette terre qui lui a donné autant de soucis que de plaisirs. Il se félicite « d’avoir remis sur pied la colonie et d’avoir rendu le commerce florissant ». On n’oublie pas que ce commerce repose surtout sur le bois d’ébène, c’est -à- dire les esclaves, et que Gorée est à l’époque un haut-lieu de la traite sans que cela semble émouvoir les notables blancs et noirs qui d’ailleurs en tirent profit.
Deux ans plus tard la Révolution française posera le problème des droits de l’homme. Le chevalier de Boufflers y vivra des heures difficiles, sera contraint à l’exil et épousera Mme de Sabran. La belle Anna, pour sa part, retrouvera son mari et lui donnera des enfants. Les amants de Gorée ne se reverront jamais. Mais l’ombre du gouverneur et de la signare plane encore sur la petite île et le promeneur, qui y flane aujourd’hui, peut sans difficulté imaginer la dame de cœur, à la haute coiffure, vêtue de ses mousselines et de ses bijoux d’or, accoudée au balcon d’une des maisons survivantes de ce passé lointain.
Pour en savoir davantage : Delcourt, Jean : Gorée, six siècles d’histoire. Ed.Clairafrique Dakar, 1984.
(source:Jacqueline Sorel avec la collaboration de Simonne Pierron)