Les facettes de Gorée : Ile mémoire… et de vie

Histoire Tourisme

Que dire de Gorée que les historiens et quelques narrateurs zélés n’aient déjà révélé au monde ? Son passé, malgré les réminiscences de l’horreur humaine qu’il fait ressurgir, est même sublime. Il va au-delà de la comparaison entre l’humanité du « maître » d’un temps sombre et celle-là du supplicié. Sa mémoire constitue un ressort pour plusieurs générations qui essaient de s’en accommoder sans oublier de vivre. C’est la meilleure manière de pardonner tout en célébrant l’humanité qui, mise en lumière, donne des raisons d’espérer des lendemains enchanteurs, un meilleur sort à la société.

Gorée, aujourd’hui, concilie le passé et le présent. En omettre un constituerait un renoncement coupable. On y célèbre la vie sans laquelle toute allusion au passé ne relèverait que d’une passivité néfaste au devenir des peuples d’ici et d’ailleurs. C’est pourquoi, nous nous sommes employés à montrer, ici, une image de Gorée qui exalte des vies, des comportements, des sacrifices de gens au service du bien-être collectif, des jeunes entreprenants qui se fabriquent un destin…

Leurs actions quotidiennes, leur joie de vivre, leur énergie positive ne traduisent que leur volonté de s’affranchir de la morosité qu’inspire l’Île et dans laquelle l’imagerie populaire les confine. Gorée, avec ses ruelles paisibles et ses vieilles maisons fleuries de bougainvilliers, son architecture coloniale, sa plage bondée de monde et tant d’autres curiosités, donne à voir suffisamment de charmes pour durcir les âmes de chagrin.

Qu’elles y trouvent le réconfort de voir l’humanité transcender une si douloureuse période. Gorée, île mémoire… et d’innombrables vies.

Alassane Aliou MBAYE et Marame Coumba SECK

maison des esclaffes
Des générations d’intellectuels et de dignes fils de l’Afrique et de la diaspora noire se sont battus des années durant pour faire admettre aux « anciens maîtres » négriers de l’autre côté de l’Atlantique que l’esclavage est un crime contre l’humanité. Mais, il paraît aujourd’hui plus urgent de préserver la sacralité de ce qui rappelle à l’humanité ce douloureux épisode. Les pratiques inconvenantes des visiteurs de la Maison des esclaves et de certains « guides » n’y participent point.

Khadija est étudiante en deuxième année au département de sociologie de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. Depuis l’élémentaire, elle n’est plus revenue à Gorée pour voir l’horreur humaine que se plaisaient à « chantonner » ses maîtres d’école : « l’esclavage est un crime contre l’humanité ». Ne pas s’émouvoir de la touchante et détaillée narration de l’adjoint au conservateur, Alioune Badara Kabo, en est presque un autre. L’adolescente est venue avec ses amies que l’effervescence de la plage « n’a pu permettre » de faire un petit tour à la Maison des esclaves. Qu’elle soit louée cette posture ! Elle est certainement moins incommode que celle des ricaneurs et des visiteurs désinvoltes qui n’y voient qu’une vieille bâtisse sans relief.

Alioune Badara Kabo fait ce constat qui en dit long : « Il y en a parmi les visiteurs qui versent des larmes quand on leur touche un mot du supplice infligé à des êtres humains d’égale dignité. D’autres y entrent et sortent comme si de rien n’était » ; à l’image de cette inconvenante dame ébouriffant ses cheveux et se désopilant, avec sa clique, comme dans leur cocon. Il y en a qui ne se gênent pas à entrer dans les locaux en maillot de bain. Tout simplement. La Maison des esclaves pâtit moins des controverses entre intellectuels que des comportements indignes de gens qui devaient être les premiers à entretenir ce pan de la mémoire collective. Il fut un temps où on leur a nié la dignité d’êtres humains. Cette maison est là pour leur rappeler cet épisode sans se morfondre toutefois dans la passivité. Elle est en train de perdre sa sacralité. Et laisser des individus porter cette mémoire, parce qu’ils savent baragouiner quelques langues occidentales, relève de l’irresponsabilité.

L’allusion est claire. Il est bien question de ces fameux « guides » qui y pullulent. La réflexion est engagée pour trouver une solution. « Je m’efforce d’interdire cela pour éviter que n’importe qui vienne débiter des histoires ici d’autant plus qu’on ne peut pas contrôler ce que ces gens racontent aux visiteurs. On est en train de voir avec le conservateur et le commissaire de Gorée comment y remédier, quitte à trouver deux agents de sécurité de proximité qui vont monter la garde ici en permanence ». Qu’on ne vienne pas nous chanter la vielle ritournelle populaire : « C’est notre gagne-pain ». Cette trivialité est une offense pour les peuples noirs et âmes sensibles de l’humanité qui ont fait de ce lieu mémoire un ressort puissant.

Ps : « Esclaffe » est un verbe mais puisque tout est permis ici…

… Et des enfants « Khadija »A l’origine, un malheur familial
la maison de KhadijaLa douleur de la perte d’un être cher, âme jeune et pure de surcroit, escorte l’existence de ceux qui s’en étaient épris. Fallou, père d’une tendre jeune fille, Khadija, la seule dont le Ciel l’a gratifié, très tôt enlevée à son affection, cherche le réconfort dans le rêve généreux de la disparue. Elle voulait, de son vivant, une grande maison où les mômes pourraient laisser libre cours à leurs imaginations. Son prévenant géniteur, artiste-peintre d’ici et d’ailleurs, s’est employé avec enthousiasme et fidélité à réaliser ce noble souhait avec la Maison des enfants de Gorée autrement appelée « La Maison de Khadija ». Ici, s’épanouissent des insouciances, des talents, des esprits.

« Il paraît que les paroles des hommes forts doivent toujours recevoir, à l’approche de la mort, une certaine grandeur ». Qu’auraient été les mots de Victor Hugo face à la touchante générosité d’âme de la petite fille de l’Île de Gorée, Khadija. Son court passage sur terre est une odyssée mémorable qui interpelle les manières d’être de nos temps qui poussent l’individualisme jusqu’à l’extrême. Devant un père ému par tant de précocité d’esprit, elle a exprimé le souhait d’avoir un grand espace pour des enfants quand les moyens le lui permettront un jour. Ce qu’elle voulait de son vivant a pris forme neuf mois après qu’elle est allée au ciel.

La Maison des rêves prémonitoires de Khadija a vu le jour. Elle déroule ses activités au plaisir des enfants de l’Île et d’autres horizons sous le regard expressif de celui à qui elle confiait ses rêves, Fallou le père peiné. Celui-ci noie sa douleur dans l’affection qu’il reporte sur ces innocentes créatures. Sous l’ombre d’un arbre, l’une d’elles, une métisse franco-sénégalaise, venue de la France, titille le pinceau et applique des couleurs sur une toile sous l’assistance de Fallou ; une manière altruiste d’asservir sa passion de la peinture au service de ses réminiscences. Il donne une forme aux rêves de jeunesse de sa fille en initiant les enfants à la peinture et en leur offrant un cadre propice à leur épanouissement avec des jeux sans bourse délier.

Gorée un e ville qui meurtCette maison représente pour cet artiste-peintre, qui a fait des expositions au Sénégal et sous d’autres cieux, la personne même de Khadija. Elle en constitue l’âme, la joie des enfants qui y viennent, sa lumière. « C’est ma seule et unique fille que j’aimais tendrement. Bien qu’elle soit restée peu de temps sur terre, Khadija a montré beaucoup de cœur parce qu’elle était empreinte d’altruisme. Cette maison n’est que la transposition, le prolongement de cette générosité écourtée », confie le quinquagénaire, l’élocution régulière, le visage paisible. Cette bienveillance est une aubaine pour les parents qui trouvent là une belle manière d’occuper leur progéniture et de relever leur niveau.

« Durant l’année scolaire, les enfants viennent ici avec leurs instituteurs, principalement ceux de l’école Léopold Angrand, pour combler leurs lacunes dans certaines disciplines », renseigne Fallou Dolly. Ils y apprennent également à créer un jardin et à l’entretenir pour en faire des défenseurs de la nature. Dans une grande salle, des jouets éparpillés un peu partout et des livres voisinent avec un portrait d’une fille au minois agréable. Juste au-dessous de la photo, on peut lire ceci : « Paix ». Cette représentation établit une dualité de l’être humain et exprime une seule envie : l’harmonie comme celle-là que souhaitait Khadija pour ses « sœurs ». D’outre-tombe, elle peut rendre hommage à celui qui s’échine à entretenir sa mémoire, son père.

Alassane Aliou MBAYE et Marame Coumba SECK

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